mardi 27 juin 2017

ALLENDE PAR ALLENDE


Je pense que l’homme du XXIème siècle doit être un homme qui ait une conception différente, une autre échelle de valeurs, un homme qui ne soit pas motivé essentiellement et fondamentalement par l’argent, un homme qui pense que pour la richesse existe une dimension différente, dans laquelle l’intelligence soit la grande force créatrice.


Salvador Allende.
J’appartiens à une famille qui a été présente dans la vie publique pendant beaucoup d’années. Mon père et mes oncles, par exemple, furent des militants du Parti Radical, lorsque celui-ci était un parti d’avant-garde. Ce parti est né les armes à la main, en luttant contre la réaction conservatrice. Mon grand-père, le docteur Allende Padin, sénateur radical, vice-président du Sénat, a fondé au siècle dernier (XIXème) la première école laïque du Chili. A cette époque il était, par ailleurs, sérénissime grand maître de l’ordre maçonnique, ce qui était plus dangereux que d’être militant du Parti Communiste aujourd’hui.

Bientôt, malgré mon appartenance à une famille de la moyenne bourgeoisie, j’ai abandonné la province, Valparaiso, et je suis venu étudier la médecine à Santiago. Les étudiants de médecine à cette époque avaient les prises de position les plus avancées. Nous nous réunissions pour discuter de problèmes sociaux, pour lire Marx, Engels, les théoriciens du marxisme.

Salvador Allende enfant

Je n’ai pas fréquenté l’Université en cherchant anxieusement un diplôme pour gagner ma vie. J’ai toujours milité dans les secteurs estudiantins qui luttaient pour la réforme. J’ai été expulsé de l’Université, arrêté et jugé, avant d’être médecin, par trois cours martiales. J’ai été libéré, envoyé au nord du Chili et ensuite j’ai commencé à Valparaiso ma carrière professionnelle.

J’ai rencontré beaucoup de difficultés car, bien que j’aie été un bon étudiant diplômé avec une haute qualification, je me suis présenté, par exemple, à quatre concours, dans lesquels j’ai été le seul candidat et, cependant, les postes sont restés vacants. Pourquoi ? A cause de ma vie d’étudiant.

A Valparaiso j’ai dû travailler durement, dans le seul poste que j’ai pu occuper : celui d’assistant d’anatomie pathologique. Avec ces mains, j’ai fait mille cinq cents autopsies. Je sais ce que veut dire aimer la vie et je connais les causes de la mort.

Lorsque je finissais ma journée de travail de médecin, je me consacrais à organiser le Parti Socialiste de Valparaiso. Je suis fier d’avoir maintenu, depuis que j’étais étudiant jusqu’à ce jour, une ligne, un engagement, une cohérence. Un socialiste ne pouvait être sur une autre barricade que celle sur laquelle j’ai été toute ma vie.

En vérité, j’ai subi l’influence dans ma formation d’un vieux cordonnier anarchiste qui vivait en face de chez moi lorsque j’étais lycéen. Par ailleurs, il m’a appris à jouer aux échecs. Après la fin de mes cours, je traversais la rue et j’allais bavarder avec lui. Mais comme c’était un homme brillant, non seulement il m’a développé ses points de vue, mais il m’a aussi conseillé de lire certaines choses. Et j’ai commencé à le faire. Lorsque je suis allé à l’Université, il y avait, là-bas, une inquiétude majeure, et en même temps nous, les étudiants en médecine, représentions le secteur le moins fortuné, pas comme les avocats : les avocats, en tant qu’étudiants, formaient une partie de l’oligarchie. Je dis ceci car il y a ici trois avocats chiliens.

En plus, je venais de la province et depuis cette époque j’ai commencé à voir la différence qui existait entre l’Université et la vie. Lorsque j’ai été médecin les choses se sont clarifiées. Je ne suis pas un grand théoricien marxiste, mais je crois en ses fondements essentiels, aux piliers de cette doctrine, au matérialisme historique, à la lutte de classes.

Mais je pense que le marxisme n’est pas une recette pour faire des révolutions ; je pense que le marxisme est une méthode pour interpréter l’histoire. Je crois que les marxistes doivent appliquer leurs concepts à l’interprétation de leur doctrine, tenir compte de la réalité et plus particulièrement de la réalité de leurs pays. Par exemple, en 1939 j’ai été aussi marxiste que maintenant et j’ai été, pendant trois ans, ministre de la Salubrité d’un gouvernement populaire (1). J’ai été fondateur du Parti Socialiste, qui est un parti marxiste, et je dirige depuis deux ans le gouvernement (2). Mais je l’ai déjà dit : je ne suis pas président du Parti Socialiste et mon gouvernement n’est pas un gouvernement marxiste.

J’ai été candidat quatre fois : en 51 pour montrer, pour enseigner, pour faire comprendre qu’il existait un chemin différent de celui qui était établi, y compris par le Parti Socialiste, duquel j’ai été expulsé à partir de ce moment pour ne pas avoir accepté sa ligne. Expulsé du Parti Socialiste, je suis entré en contact avec un Parti Communiste qui était dans l’illégalité. Et c’est ainsi qu’est né l’embryon de ce qui est aujourd’hui l’Unité Populaire : l’alliance socialiste-communiste. Un petit groupe socialiste que je représentais et les communistes qui étaient dans l’illégalité.

En 1951 j’ai parcouru tout le Chili sans aucune illusion électorale, mais pour dire au peuple que la grande possibilité consistait dans l’unité des partis de la classe ouvrière, y compris avec des partis de la petite bourgeoisie. La force de cette idée, née en 1951, s’est manifestée de manière puissante en 1958.

En 1958 j’ai perdu les élections pour 30 mille voix. En 1964, nous aurions vaincu s’il y avait eu les trois candidats. Mais le candidat de droite qui était radical, s’est pratiquement retiré et nous sommes restés Monsieur Frei et moi. Et la droite a appuyé Frei.


Avec ceci je veux souligner que, pendant beaucoup d’années, j’ai eu un dialogue constant et permanent avec le peuple à travers les partis populaires. Et dans cette dernière campagne, en organisant les comités de l’Unité Populaire dans chaque fabrique, dans les casernes, dans les rues, partout nous avions constitué des comités, dans les écoles, les lycées, les usines, les hôpitaux. Ces comités ont été les véhicules, les contacts, les tentacules de la pensée de l’Unité Populaire, le lien avec le peuple.

C’est pour cela que, bien que les moyens d’information aient été autant restreints, nous avons pu parvenir à la victoire d’aujourd’hui. On peut utiliser, ici, une expression non politique mais claire : la récolte de la victoire est le fruit de l’ensemencement de beaucoup d’années. En 1958, le FRAP –qui s’appelait alors comme ça : Front d’Action Populaire- a triomphé dans l’électorat masculin. J’ai gagné chez les électeurs masculins mais perdu dans l’électorat féminin.

En 1964, en dépit de l’appui que reçut Frei des secteurs de la droite, nous sommes restés à égalité dans l’électorat masculin. Mais il m’a battu par un pourcentage très élevé chez les femmes. Après cela, en 70, la vérité est qu’Alessandri et Tomic ont obtenu plus de voix que moi en proportion chez les femmes. J’ai gagné de loin chez les hommes.

Il faut dire qu’en 58, les conditions étaient différentes. L’Unité Populaire, à cette époque, était représentée surtout par des socialistes et des communistes. Et même si nous avions gagné - grâce au vote masculin - la composition du Congrès était différente de l’actuelle. Les partis Conservateur, Libéral et Radical avaient la majorité. Il n’y avait aucune possibilité, même avec l’appui démocrate-chrétien, que je puisse vaincre au Congrès.

Tout, absolument tout, était prêt au Chili, pour assurer la victoire d’Alessandri. En plus il existait une tradition selon laquelle le Congrès a toujours confirmé le vainqueur des élections. Combien c’était difficile d’imaginer qu’un Congrès, où nous n’avions pas la majorité, aurait pu rompre avec cette tradition pour élire - en 1958 - un candidat socialiste appuyé exclusivement par le Parti Communiste. Si nous avions lancé le peuple dans la lutte, une violente répression se serait déclenchée.

Même s’il est vrai que le Président Ibañez a exprimé personnellement de la sympathie envers ma candidature, il n’est pas intervenu, et ne m’a pas appuyé de façon décisive. Et je ne l’avais pas demandé. Il n’y avait aucune condition, aucune possibilité concrète.

Maintenant, je crois que nous avons fait preuve de conscience politique. Cette même nuit j’ai dit aux travailleurs que nous avions perdu une bataille mais que nous n’avions pas perdu la guerre. Et que nous devions continuer à nous préparer. Je crois que ce précédent, entre autres, est ce qui me permet maintenant d’avoir une autorité morale. Les gens savent que je suis un politique réaliste et que, par ailleurs, je tiens mes promesses.



Il y a plus de trente ans, il m’a été donné de participer de façon active à l’érection du Front Populaire, mouvement unitaire de gauche qui, avec le sacrifice des aspirations légitimes des partis de la classe ouvrière - comme le Socialiste - a rendu possible le triomphe du Président Pedro Aguirre Cerda, au sein du gouvernement duquel j’ai eu l’honneur d’être ministre de la Salubrité en tant que militant de mon parti.

En 1952, dans des moments difficiles pour la classe ouvrière et ses organisations politiques, j’ai fait face à la dure tâche de diriger un mouvement d’éclaircissement idéologique en assumant sa représentation dans une élection sans aucune possibilité de succès.

En 1958 et 1964, le processus initié en 1951 s’étant renforcé, il m’est revenu de représenter le Front d’Action Populaire dans deux campagnes présidentielles, qui, bien qu’elles n’aient pas abouti à la conquête du pouvoir, ont contribué à clarifier de manière décisive et à élargir le processus révolutionnaire.

L’effort pour unifier les partis populaires a maintenant une importance encore plus éminente.

L’Unité Populaire se propose comme l’alternative d’un gouvernement différent, elle est la conquête du pouvoir par le peuple, justement après que le pays ait expérimenté l’échec du réformisme démocrate-chrétien et lorsque sont encore visibles les résultats du régime antérieur, inspirés tous les deux par le capitalisme traditionnel.

Le panorama international nous montre l’urgence d’affronter l’intrusion impérialiste, chaque jour plus insolente et traduite par le renforcement des forces répressives et contre-révolutionnaires, ce qu’indique graphiquement le rapport du gouverneur Rockefeller.

Bolivar disait : «Les Etats-Unis veulent nous maintenir dans la misère au nom de la liberté». Et Marti a dit des phrases beaucoup plus dures. Je ne veux pas les répéter, car en réalité je fais la distinction entre le peuple nord-américain et ses penseurs et l’attitude parfois passagère de certains de ses gouvernants et la politique du Département d’Etat et les intérêts privés qui ont compté avec l’appui nord-américain.

En réalité, la doctrine Monroe a consacré un principe : « L’Amérique aux Américains ». Mais celui-ci n’a pas été efficacement observé, car en Amérique du Nord, il y a un développement qui n’existe pas en Amérique centrale ni en Amérique du Sud. Le problème n’a pas été résolu sur la base de l’égalité des intérêts. Défendre le principe de « l’Amérique aux Américains» à travers la doctrine Monroe a toujours voulu dire «l’Amérique aux Nord-américains ».

Nous connaissons bien le drame de l’Amérique du Sud, qui en étant un continent potentiellement riche, est un continent pauvre, fondamentalement victime de l’exploitation des capitaux privés nord-américains.

Nous luttons essentiellement pour l’intégration des pays latino-américains. Nous croyons juste le chemin indiqué par les pères de la patrie qui ont rêvé de l’unité latino-américaine pour pouvoir disposer d’une voix continentale face au monde. Ceci n’empêche naturellement pas que nous regardions non seulement avec de la sympathie, mais aussi en profondeur, le sens de la présence de la pensée du Tiers Monde. Je pourrais synthétiser ma pensée en réponse à votre question en disant que nous luttons avant tout pour faire de l’Amérique un authentique continent dans ses réalisations et pour nous lier chaque fois plus avec les pays du Tiers Monde. C’est clair que nous croyons que le dialogue est fondamental. Les peuples comme le nôtre luttent pour la paix et non pour la guerre ; pour la coopération économique et non pour l’exploitation, pour la solidarité sociale et non pour l’injustice.

Si l’homme des pays développés est arrivé à la Lune, c’est parce qu’il a été capable de dominer la nature. Le problème est que, même si c’est juste que l’homme mette les pieds sur la Lune, c’est plus juste que les grands pays - pour parler de manière symbolique - posent les pieds sur terre et se rendent compte qu’il y a des millions d’êtres humains qui subissent la faim, qui n’ont pas de travail, qui n’ont pas d’éducation.

C’est pour cela que je pense que l’homme du XXIème siècle doit être un homme avec une conception différente, avec une autre échelle de valeurs, un homme qui ne soit pas essentiellement et fondamentalement motivé par l’argent, un homme qui pense que pour la richesse existe une dimension différente, dans laquelle l’intelligence soit la grande force créatrice.

Je veux vous dire que j’ai confiance dans l’homme, mais dans l’homme humanisé, l’homme fraternel et non pas celui qui vit de l’exploitation des autres.

La tâche qu’a devant soi l’Unité Populaire est d’une telle urgence historique que, si elle ne se réalise pas rapidement, des tensions sociales imparables mèneront le pays au chaos, comme conséquence de la faillite du système. Même un aveugle peut voir les projections et la signification qu’ont eu et ont les grèves du Pouvoir Judiciaire et du régiment Tacna. La flamme de la révolte de la jeunesse ne s’éteindra qu’avec sa présence active et créatrice dans la construction du socialisme.

Si les partis, qui revendiquent pour eux la responsabilité d’avant-garde, ne sont pas capables d’accomplir de manière adéquate et unitaire leur rôle révolutionnaire, surgiront de manière inéluctable la rébellion désespérée ou la dictature comme projection de l’insuffisance chaque fois plus notoire du régime.


Traduction : Nadine BRIATTE, J.C. Cartagena
Notes du traducteur
(1) Front d’Action Populaire - FRAP
(2) Gouvernement d’Unité Populaire

AFFICHES DU CENTENAIRE

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ALLENDE CUBE


jeudi 10 mars 2016

MITTERRAND ET ALLENDE PAR CLAUDE ESTIER


Depuis mon arrivée, j’avais demandé une audience au nouveau président de la République. Il me reçoit le 19 novembre, chaleureux, me montrant l’un après l’autre les objets, livres, sculptures, fanions qu’il a reçu en cadeau après son élection et qui occupent tout un angle de son grand bureau de la Moneda. L’absence d’interprète rend la conversation plus intime et, très vite, presque familière. Après m’avoir raconté, par le menu, le long processus électoral qui l’a porté au pouvoir, Allende se fait grave et m’ayant prié de ne pas reproduire ses propos en raison des conséquences immédiates qu’ils peuvent avoir, il me dit ceci que j’ai noté mot à mot : « l’Unité populaire s’est engagée à opérer des changements profond en respectant la légalité. Le problème est qu’elle ne dispose pas de la majorité au parlement. Deux hypothèses peuvent donc se présenter : ou bien la démocratie chrétienne accepte d’appuyer les réformes et tout se passera normalement, ou bien elle refuse, s’allie à la droite conservatrice et dans ce cas, nous aurons recours au référendum pour que le peuple dise lui-même s’il veut ou non des réformes. De toute façon, nous sommes décidés à appliquer notre programme. Quoi qu’il arrive (pasa lo que pasa) ! Et plutôt que de procéder par petites étapes, où nous risquerions de nous user, nous allons attaquer de front et très rapidement. »

Avant que je prenne congé, Allende me parle de François Mitterrand. Il a été lui-même quatre fois candidat de la gauche aux élections présidentielles avant d’être élu. « C’est une affaire de patience, me dit-il, et de persévérance dans le combat. » Et il ajoute en me raccompagnant jusqu’au salon où attend l’aide de camp : « Il faut absolument que Mitterrand vienne ici. J’aurai une grande joie à le connaître et nous aurons beaucoup de choses à nous dire. »

Cette phrase ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Dès mon retour à Paris, je la rapporte à François Mitterrand en lui faisant un récit de mon séjour à Santiago. Le calendrier politique ne permet pas de déplacement immédiat mais au lendemain du congrès d’Épinay, nous reparlons du projet qui prend corps à l’automne 1971 : le premier voyage du premier secrétaire du nouveau Parti socialiste sera pour le Chili où je retourne avec lui et Gaston Defferre, un an jour pour jour après mon premier voyage.

Le hasard du calendrier veut que notre arrivée coïncide avec celle de Fidel Castro. Nous allons le rencontrer le soir à la réception de la Moneda où se presse une foule d’hommes politiques, de diplomates, de journalistes. C’est ma seconde rencontre avec le leader cubain mais à cette réception officielle je le retrouve beaucoup plus cérémonieux, sanglé dans uniforme beige. Au milieu des photographes qui se bousculent pour saisir cette rencontre imprévue, je songe au symbole que représente le fait que le premier déplacement à l’étranger du nouveau leader du socialisme français le mette simultanément en présence de Salvador Allende et de Fidel Castro.

Un moment important de notre visite se situe le lendemain, au déjeuner qu’Allende a organisé en l’honneur de la délégation du PS et auquel il a convié quatre ministres : Jacques Conchol (Réforme agraire), Clodomiro Almeyda (Affaires étrangères), José Toya (Intérieur) et Pedro Vuscovic (Économie) et les dirigeants de tous les partis de l’Union populaire, ce qui nous permet immédiatement une prise de contact générale dont nous tirons une série de rendez-vous devant nourrir notre programme jusqu’à la fin de notre séjour.

Avant de passer à table, le président chilien entraîne Mitterrand dans un coin du salon pour un premier entretien dont l’interprète, parfaitement coopératif, n’est autre que l’ambassadeur de France, M. de Saint-Léger. J’assiste à la conversation, ce qui me permet de noter l’essentiel de ce dialogue : 
– Mitterrand : Le Parti socialiste français souhaite parvenir à la conclusion d’un programme commun de gouvernement de toute la gauche comme vous l’avez fait vous-même. Ce n’est donc pas par hasard que nous avons réservé au Chili notre premier voyage.

– Allende : Nous apprécions votre venue car nous avons un urgent besoin de rompre l’isolement auquel la géographie et la politique risquent de condamner le Chili.

– Mitterrand : Nous sommes frappés par un certain nombre de similitudes qui existent, sur le plan politique en tous cas, entre le Chili et la France.

– Allende : Le Chili est le pays d’Amérique latine le plus évolué politiquement. Son Parlement existe depuis cent soixante ans. Le Front populaire de 1938 a été la première expérience qui a permis d’associer les classes moyennes au pouvoir. Aujourd’hui, dans l’Unité populaire, on retrouve les mêmes partis de gauche, marxistes et non marxistes, avec, en plus, la gauche chrétienne qui représente un apport nouveau d’une importance considérable. Mais alors qu’en 1938 nous voulions simplement être la gauche du système capitaliste, aujourd’hui nous voulons être le facteur dynamique du changement de système. (Allende entre alors dans les détails comme s’il éprouvait le besoin de s’expliquer tout de suite.) Un premier objectif est de récupérer toutes les richesses qui étaient aux mains du capital étranger : le cuivre, le nitrate, le charbon, etc. Ensuite, nous avons étatisé 95 °/o de la banque privée et éliminé la représentation de celle-ci au sein de la Banque centrale. En troisième lieu, nous avons, en un an, exproprié 2 400 000 hectares de grandes propriétés terriennes pour les donner aux paysans sans terre et, dès l’an prochain, nous en finirons avec les « latifundios ». Enfin, nous avons créé une organisation d’État pour la distribution commerciale, nous nous sommes assuré le contrôle du système monétaire et des principaux monopoles.

– Mitterrand : Comment avez-vous résolu le problème de la distribution commerciale ?

– Allende : Il y a au Chili de grandes entreprises de distribution privées mais nous avons créé une entreprise d’État parallèle et nous en avons acheté une autre qui était aux mains du capital étranger. Nous n’avons pas l’intention de nationaliser tout le commerce. Notre programme fondamental- et c’est là la différence avec ceux d’autres expériences socialistes – prévoit l’existence simultanée de trois secteurs dans l’économie : un secteur socialiste, un secteur mixte, un secteur privé. Il y a au Chili 35 000 entreprises. Nous avons l’intention d’en nationaliser 160 qui représentent, il est vrai, 60 de l’activité économique.

– Mitterrand : Comment pratiquez-vous pour nationaliser entreprises ?

– Allende : Nous avons choisi une méthode qui n’est agréable à la droite parce qu’elle ne peut pas crier à la spoliation. En fait, nous achetons les actions de ces entreprises nous sommes à l’intérieur d’un système capitaliste et nous voulons rester dans la légalité. Nous payons d’ailleurs les un taux plus élevé que leur valeur boursière.
Allende expliquait ensuite le sens du projet qui venait d’être déposé par son gouvernement et qui visait à remplacer les Chambres existantes par une Assemblée unique élue par grande circonscriptions correspondant aux régions économiques. Le but était à la fois de simplifier la procédure parlementaire, de démocratiser la représentation et d’établir des incompatibilités entre le mandat de député et l’exercice de certaines fonctions privées. Un peu plus loin dans son exposé, il insistait sur la liberté de la presse qui existait au Chili. « Vous allez vous ruiner si vous achetez tous les journaux qui m’insultent quotidiennement.  » (Lors d’un autre entretien, deux jours plus tard, il nous raccompagnera lui-même jusque dans la rue et, s’arrêtant devant un kiosque à journaux face au palais de la Moneda, il nous montrera le numéro d’El Mercurio largement affiché avec un titre tout à fait injurieux à son égard.)

– Mitterrand : Précisément, nous attachons la plus grande importance à cette synthèse que vous réalisez entre les réformes de structure et le maintien des libertés démocratiques. Le problème est bien de savoir si on peut réussir le socialisme en changeant les structures économiques et en préservant la démocratie.

– Allende : C’est pourquoi notre chemin vers le socialisme est tout à fait nouveau. (Et il répétait alors, presque mot pour mot, ce qu’il m’avait dit un an plus tôt : ) Voyez-vous, j’ai une grande admiration pour Fidel Castro. Je suis heureux de l’accueillir en même temps que vous à Santiago. Mais je peux dire que nous avons fait, dans la légalité et sans violence, beaucoup plus en un an que ce qui a été fait en plusieurs années à Cuba et cela bien que nous n’ayons pas de majorité au Parlement et qu’une partie de la presse soit contre nous. »

Presque tout avait été dit au cours de ce premier tête à tête et nous avons pu ensuite vérifier, au cours de multiples rencontres et visites, qu’Allende avait fort bien décrit le processus en cours. Je souligne « presque tout » parce qu’il n’avait fait qu’effleurer un autre sujet sur lequel il allait revenir longuement par la suite en des termes qui ne cessaient de nous étonner, Mitterrand, Defferre et moi : l’attitude des forces armées à l’égard de l’Unité populaire. À plusieurs reprises, il nous expliqua que l’armée chilienne était traditionnellement loyaliste, qu’elle s’était toujours cantonnée dans un rôle professionnel. Quand nous lui posâmes la question de savoir comment il pensait pouvoir avancer dans l’application du programme de la gauche avec une majorité hostile au Parlement, il nous répondit : « De toute façon, l’armée est avec le gouvernement. Elle ne bougera pas. L’armée chilienne n’est pas une armée de pronunciamento ! »

En était-il convaincu ou cherchait-il lui-même à se persuader qu’il n’aurait pas d’ennuis de ce côté-là ? Ou encore prenait-il pour un soutien de l’armée celui que lui apportait, sans aucun doute, le général Prats, chef d’état-major général ? Toujours est-il qu’il multipliait les gestes à l’égard des chefs militaires qu’il nous avait même fait rencontrer au cours d’un autre déjeuner à la Moneda. Aucun de nous trois ne s’est souvenu par la suite si Pinochet était présent ce jour-là, ce qui est probable puisqu’il était l’un des adjoints du général Prats.

En novembre 1971, et malgré les difficultés qui commençaient à s’accumuler, Salvador Allende ne pouvait pas prévoir l’issue fatale de l’Unité populaire à laquelle, le jour venu, il a su faire face, le fusil à la main avec un courage qui a fait de cet homme tranquille un héros de légende. Je sais en tout cas que, du premier au dernier jour où il a été au pouvoir, il n’a pensé qu’à son peuple et à l’immense espoir dont il était devenu le symbole. Jusqu’à la fin, il a cru qu’il pourrait redresser la situation dont nous savions qu’elle ne cessait de s’aggraver, notamment avec la grève des camionneurs, financée par la CIA et qui conduisait peu à peu à la paralysie économique.

À l’automne 1972 j’avais, avec François Mitterrand, déjeuné à l’ambassade du Chili à Paris à la table de Pablo Neruda. Déjà sérieusement atteint par la maladie qui le rongeait, il nous avait dit sa tristesse de ne pas parvenir à être entendu du gouvernement français et ses craintes pour l’avenir de son pays que l’incompréhension de ses créanciers - dont la France de Pompidou- acculait à l’asphyxie.

L’expérience chilienne aurait-elle connu le même dénouement si Allende avait eu un peu moins confiance dans les militaires qui l’entouraient, s’il avait eu aussi moins de passion pour cette liberté d’expression dont ses ennemis ont si bien su se servir pour l’abattre ? La moindre mesure d’autorité qu’il aurait prise, le moindre acte de répression auraient, certes, provoqué aussitôt les protestations indignées des grandes consciences qui ne manquent pas à travers le monde. Force est de constater que la plupart d’entre elles sont demeurées bien silencieuses lorsque Pinochet a entrepris de faire régner l’ordre à Santiago avec une dictature féroce qui aura duré dix-sept ans.

SALVADOR ALLENDE PAR CLAUDE ESTIER

D’heure en heure, pendant la conférence de presse du B.r.e.i.s., ce Bureau régional d’études et d’information créé par nos députés bretons, puis pendant le meeting de la salle des Lisses, les journalistes présents me communiquaient les dépêches. Peu avant minuit, j’apprenais le suicide de Salvador Allende.

Ce matin, j’écoute les radios, je lis les journaux. Les informations filtrées par les rebelles sont sujettes à caution. Mais il est clair qu’ils tiennent la capitale et les principaux centres. Ce « golpe » savamment préparé et que l’on pressentait depuis des mois, l’histoire du Chili en démentait l’approche : deux coups d’Etat en cent-cinquante ans et l’un avait échoué au bout de quelques jours. L’autre, qui en 1891 avait chassé le Président Balmaceda, apparaissait comme l’exception qui rehaussait les traditions et les structures démocratiques du pays. Dans la galerie du Palais de la Moneda qui conduit au bureau du Président sont alignés les bustes des anciens chefs d’Etat. Salvador Allende me les présenta lors de la visite qu’avec Gaston Defferre et Claude Estier je lui fis en 1971. Je me souviens qu’il s’arrêta devant celui de José Balmaceda. « C’était un conservateur, dit-il, élu par la droite de l’époque, la droite de toujours. Mais ce conservateur qui était aussi un légiste ne put supporter l’atteinte au droit. Il se tua. Tous les Chiliens respectent sa mémoire. Son acte héroïque appartient à la conscience de notre peuple. Je pense qu’en se perdant, Balmaceda a sauvé l’essentiel ».

Quelques heures avant notre départ, Allende nous demanda de revenir le voir. Gaston Defferre et Claude Estier n’ont pas plus oublié que moi ce moment. Debout derrière son fauteuil, accoudé au dossier, il parla longtemps. Ce ton grave, cette description précise des obstacles qu’il rencontrait, des affronts qu’il recevait, ce sentiment de solitude face au blocus américain, cet appel passionné à la compréhension, à l’amitié des démocraties, à la solidarité des hommes libres, nous ont laissé une impression profonde. Nous étions devant l’homme qui incarnait cette expérience insolite, la Révolution dans la légalité. L’angoisse qu’il exprimait n’ôtait rien à la résolution. Cette foi dans la raison de l’homme et dans la marche inéluctable des sociétés vers le progrès, que pèse-t-elle désormais tandis que sur l’autre plateau il y a maintenant la mort de Salvador Allende ? Nous n’avons pas fini de répondre à cette question que des millions d’hommes sur la terre poseront demain avec plus d’impatience et de colère encore.

Un reporter m’interroge : « N’est-ce pas la preuve qu’une expérience socialiste de ce type n’est pas viable ? » Je lui réponds « N’est-ce pas la preuve que la droite et ce qu’elle incarne, le pouvoir de l’argent et la dictature d’une classe, ne reconnaît pour loi que la sienne, la loi non écrite mais irrévocable de la jungle ? » Salvador Allende a été élu président du Chili selon les normes constitutionnelles. La majorité populaire qui l’a désigné a été confirmée par le vote du Parlement. Il a constitué son gouvernement d’Unité populaire avec les socialistes, les communistes, les radicaux, les sociaux-démocrates et les chrétiens de gauche qui avaient soutenu, présenté sa candidature. Je ne connais pas le nom d’un seul responsable politique d’opposition, d’un seul prêtre catholique, d’un seul journaliste qui ait été persécuté, mis en prison pour délit d’opinion. Le général Schneider, commandant en chef, a été assassiné peu après l’élection du nouveau président. On accusa l’extrême gauche. Mais la vérité s’imposa : l’extrême droite avait voulu par ce crime soulever l’armée. Déjà le putsch. Le général Viaux, instigateur de l’attentat et condamné comme tel, a été libéré après deux ans et demi de prison. Il était ces derniers jours dans un pays voisin du Chili : je suppose qu’il est de retour. Un complot fomenté par le groupe capitaliste américain l.t.t. et par la C.i.a. fut éventé de justesse. Un régiment marcha contre le Palais, tira dessus, abattit les passants et quelques sentinelles avant de se rendre. L’aide de camp d’Allende, son ami, fut, chez lui, éventré, coupé en deux, par des balles de mitraillette. Le Parlement vota à l’unanimité la nationalisation du cuivre. Les Etats-Unis gelèrent le marché. Dans ce pays qui a, de tout temps, importé une large part de ses produits alimentaires et où se perpétuaient d’immenses domaines (une seule famille possédait plus de 500 000 hectares), le gouvernement démocrate-chrétien du prédécesseur d’Allende, Eduardo Frei, avait édicté une loi expropriant les possesseurs du sol au-dessus de 80 hectares irrigués. Allende appliqua la loi : on lui reprocha d’organiser la famine.

Sur la place du Palais, sous les fenêtres d’Allende, j’ai acheté un soir, à Santiago, le plus grand journal, propriété du plus grand banquier, et qui titrait, toutes colonnes à la une : « Salvador Allende, escroc ». II n’y eut pas de poursuites pour « offense au chef de l’Etat ». Liberté de la presse ! Deux postes de radiotélévision sur trois appartenaient aux partis d’opposition qui s’en servaient pour inciter à la violence. L’un avait été fermé plusieurs mois, mais cette semaine Allende avait autorisé sa réouverture.

J’écris ces lignes en hâte. Notre journal les attend. Je n’aime pas écrire vite et sur Salvador Allende il y a tant à dire. Il fut le jeune ministre de la Santé dans le gouvernement de Front populaire de 1938. Parlementaire, président du Sénat, trois fois candidat à la présidence de l’Etat avant d’y parvenir, il pouvait se contenter d’être important. Mais il fut aussi le premier à rejoindre Fidel Castro et « Che » Guevara dans le grand combat qu’il symbolise à son tour parmi les héros d’une Révolution qui annonce les temps nouveaux en Amérique Latine.

On discutera plus tard de ce qui aurait pu être par rapport à ce qui a été. On fera le compte des réussites et des échecs. Mais, en cette matinée de deuil, je pense que s’il est d’autres richesses que l’or et l’insolence, le monde est plus pauvre aujourd’hui.

dimanche 20 septembre 2015

LE PONT SALVADOR-ALLENDE BAPTISÉ DANS L’ÉMOTION

INAUGURATION DU PONT SALVADOR-ALLENDE À NARROSSE 

« Je me souviens de ce matin de poudre et de sang, ce maudit 11 septembre 1973 où commence pour nous la mort, l'exil et la solitude. Jusqu'au moment du coup d'État, je n'étais qu'une simple sympathisante de gauche, issue du milieu lycéen. Mais ce mardi a déterminé à jamais mon engagement pour la justice et la liberté. »

L'amour, puis le drame

Au fur et à mesure qu'elle évoque ses souvenirs,
avec parfois des sanglots dans la voix, le silence devient poignant. Chacun a conscience de vivre un moment rare. « Ce jour-là, je n'avais pas cours et j'étais restée à la maison. Lorsque j'ai ouvert la fenêtre de ma chambre, j'ai vu mon père dans le jardin, assis comme quelqu'un qui souffre. Un poste de radio à la main, il m'a dit de ne pas bouger et d'écouter «El Chicho», le nom affectueux que nous donnions à notre président. “Il va s'adresser à nous, et c'est peut-être la dernière fois”. » Désobéissant aux consignes données par son père, Yazmin intègre le mouvement de la gauche révolutionnaire. C'est là qu'elle fait la connaissance de celui qui deviendra son mari. « J'avais souvent des contacts avec le même camarade. C'est quelqu'un qui me troublait. J'aimais un peu trop son regard, ses mains, ses longs cheveux, son humour. Ma vie devenait un volcan en pleine ébullition. J'étais une militante passionnée et voilà que maintenant j'étais une jeune fille follement amoureuse ! Nous nous sommes mariés le 6 octobre 1975, mais un mois et demi plus tard, la police secrète de Pinochet a arrêté Humberto. »

Yazmin décide de se rendre à la morgue, regarde les fiches des cadavres non-identifiés et découvre le corps allongé de son mari avec celui de son ami, Herman Carrasco, étudiant en journalisme de 28 ans. « Je tournais autour de lui, je ne voulais pas le quitter. Je ne sais pas à quel moment le médecin légiste m'a demandé de sortir. Quelques jours plus tard, le 22 décembre, j'étais à Paris, j'avais juste 18 ans. Ce jour-là, a commencé pour moi un nouveau combat, celui de la mémoire. »

Tendre la main

Après des études à Bordeaux, Yazmin se reconstruit. « J'ai appris à aimer la vie, grâce à la solidarité du peuple français. Ici, j'ai appris à être heureuse et à travailler avec passion, sans jamais oublier mon pays et le peuple chilien, sans jamais m'écarter du combat politique ni des valeurs humanistes de notre camarade. Merci Salvador Allende. » Un long silence prolonge son intervention, puis un interminable moment d'applaudissements se déclenche. Gabriel Bellocq, maire de Dax et représentant du Conseil départemental, lui succède. « Yazmin, vous n'êtes pas là par hasard. Aujourd'hui, je pense aux Chiliens réfugiés dans notre pays. La France est une terre d'accueil et il est facile de faire un parallèle avec ce que nous vivons actuellement. Notre devoir est de tendre la main. C'est l'honneur de la France. »

Philippe Malizard, le sous-préfet de Dax, évoque les 11 septembre de l'histoire. Celui de 1973 bien sûr, celui de 2001, mais aussi ceux de la naissance de Ronsard et de Bachar el-Assad. La cérémonie prend fin. L'heure est à la révélation de la plaque du pont que les automobilistes ont découvert dès hier matin.

Merry Chivot